27 mars 2016

Spéculer sur le vin ? Cela peux être payant !

Pourquoi le vin ne pourrait-il pas se comparer à une œuvre d’art? Entre vous et moi, une Romanée-Conti, du Coche-Dury, un Amarone de Quintarelli, du Ausone ou un Yquem, c’est tout aussi émouvant qu’un Picasso, un Matisse, du Giacometti ou du Gauguin. Même si à la base le vin reste du jus de raisin fermenté, ça demeure un produit de consommation de luxe. Pourquoi serait-il plus mal vu de revendre un Sassicaia ou un cru d’Henri Jayer qu’un Rembrandt ou un Cézanne?

La valeur monétaire est partie intégrante du vin. Elle en est aussi indissociable. Ça ne date pas d’hier. Prenez le fameux Classement des grands crus de Bordeaux de 1855. Les bases de ce classement s’appuient d’abord et avant tout sur le cours des vins à l’époque. La qualité des vins après. Si j’étais Méchant Raisin, je vous dirais qu’il est amusant de voir la photo de Philippe Lapeyrie bras-dessus avec Robert Parker sur sa page d’accueil Facebook. Difficile de trouver une personne dans l’histoire du vin qui ait autant contribué au phénomène de spéculation que le célèbre critique américain!

Les goûts évoluent

Une vie ne suffit pas pour explorer tous les vins de la planète. Au fil du temps et de nos explorations, les goûts évoluent. À 25 ans, on peut triper sur l’opulence des shiraz australiens ou le côté dégoulinant des cabs californiens, mais ne plus y trouver de plaisir à 40 ans. Même une bouteille pourtant précieuse à l’époque peut perdre son intérêt avec le temps. Surtout si vous l’avez acheté avec votre ex… Or, si vous avez eu l’œil avisé pour mettre la main à bon prix sur des vins d’un producteur qui sont maintenant très recherchés, qu’est-ce qu’il y a de révoltant à les revendre à profit afin d’acheter des bouteilles qui correspondent mieux à vos goûts d’aujourd’hui ?

Il y aussi tous ces vins sur lesquels vous commencez à avoir des doutes. Les blancs de Bourgogne entre 1996 et 2002, par exemple. Plusieurs ont connu de problèmes d’oxydation prématurée. Même chose pour les rouges d’un autre temps. Pas plus tard que le mois dernier, une bouteille de Kenwood 1985 achetée au domaine il y a près de 30 ans, pourtant conservée dans des conditions parfaites, s’est révélée complètement morte. J’avais des doutes depuis un moment et j’ai souvent considéré la revendre. J’aurais dû m’écouter! Parce que oui, il existe quelqu’un quelque part prêt à payer et à prendre le risque que vous ne souhaitez plus. Si tout le monde est consentant, si tout est transparent, je me demande ce qu’il y a de mal à revendre un vin que vous ne souhaitez plus boire.

Autre cas de figure. Vous êtes fidèle à un domaine depuis des années. Bon ou mauvais millésime, vous achetez les vins. Avec le temps, la critique s’est emballée, ce qui a multiplié le prix de revente par dix par rapport à celui que vous continuez de payer pour votre allocation. Mieux encore, vous avez droit à trois ou quatre bouteilles chaque année. Pourquoi n’auriez-vous pas la latitude, après tant d’années de fidélité, de revendre en toute quiétude une bouteille à un prix qui vous permettrait d’amortir, voire de couvrir le coût d’acquisition de l’ensemble des bouteilles? Tout le monde y trouve son compte. Vous qui buvez un vin que vous aimez à petit prix et l’acheteur qui juge faire une bonne affaire en s’emparant d’une fiole convoitée depuis longtemps.

Des nouveaux bâtons de golf

Oui, il est préférable et plus agréable de boire vos trésors que d’essayer de faire du fric avec, mais sachez quand même que la courbe de valeur des Bordeaux 1982 est nettement plus intéressante que celle des meilleurs indices boursiers. Les « liasses de billets » que vous pourriez toucher de la vente de quelques flacons pourraient payer des vacances en famille, rénover une cuisine, servir de mise de fond pour l’achat d’un chalet ou défrayer une année scolaire à votre enfant. Un tel plaisir est, à mon sens, tout aussi valable en plus d’être durable. Bref, quand on me demande « Patrick, qu’est-ce que je devrais acheter si je veux faire mieux que mon REER déjà accoté? », je me fais un plaisir de les aider!

Il faut également pouvoir « comprendre » le vin. Je ne compte pas les personnes qui m’ont avoué avoir été déçues après avoir bu du Petrus. Les attentes envers ce genre de vin sont souvent très élevées et les déceptions sont monnaie courante. C’est bien beau l’excitation d’extirper (souvent avec dégâts) le bouchon d’un Clos de Vougeot 1979 des Hospices de Beaune légué par votre vieil oncle, mais si vous n’avez jamais été initié à ce genre de vin, vous risquez de ronger votre frein en pensant qu’on aurait pu vous en donner quelques centaines de dollars. On comprend alors pourquoi une personne qui gagne une bouteille de Mouton Rothschild dans un tournoi de golf, mais qui s’intéresse vaguement au vin, souhaite vouloir la revendre pour s’acheter… des nouveaux bâtons de golf.

Rien d’illégal

Contrairement à ce qu’affirme M. Lapeyrie, il n’y a rien d’illégal à revendre du vin au Québec, pour autant que ce soit encadré par la SAQ. À cet effet, la maison IEGOR organise régulièrement des ventes aux enchères de vins. C’est souvent l’occasion de dénicher quelques pépites. Attention, les prix peuvent être salés. J’ai vu des bouteilles partir à des prix plus élevés que ce qu’il en coûtait à la SAQ pour le même millésime! À l’inverse, on peut faire de belles affaires. Récemment, la vente de la cave du défunt restaurant Latini a permis à plusieurs amateurs de mettre la main sur des bouteilles du magicien Guiessepe Quintarelli à des prix jamais vus en Amérique. Bref, il existe un marché de la revente actif et important au Québec. Et je ne vous parle pas des possibilités en Ontario, à New York et ailleurs dans le monde.

Comprenez-moi bien. Je suis loin d’être un spéculateur et je trouve triste de voir le marché s’emporter sur de vins autrefois abordables qui sont devenus aujourd’hui pratiquement introuvables ou inaccessibles. En même temps, ça fait partie du jeu. Il ne faut pas être dupe et s’enfermer dans une sacro-sainte pensée pieuse qu’il est péché de spéculer sur le vin. À maintes occasions, mon père et moi avons réajusté la cave afin de continuer à boire ce qui nous plaisait. Croyez-moi, nous n’en sommes pas devenus moins généreux, n’avons pas perdu la moindre émotion et nous rigolons chaque jour un peu plus à partager nos trésors avec ceux qu’on aime.