27 mars 2016

New-York est-elle soluble dans le Champagne ?

Il y a des lapins bleus en costume trois pièces et des manèges de chevaux de bois peints sur les murs et les abat-jour, comme dans une chambre d’enfant des années 1930 qui serait restée dans son jus. L’adresse du Bemelmans Bar, confiné au rez-de-chaussée du Carlyle Hotel, figure en lettres d’or dans la plupart des guides de Manhattan. D’abord parce que le cinéaste Woody Allen y souffle dans sa clarinette depuis des lustres, chaque lundi sur les coups de 20 heures.
Ensuite parce que sa décoration si singulière est signée Ludwig Bemelmans. C’est charmant, un peu désuet aussi. Pourtant, dès la semaine prochaine, le vieux bouclard devrait être promu endroit le plus branché de New York : la très en vogue réalisatrice Sofia Coppola a choisi d’y tourner son film « A Very Murray Christmas ». Le pitch de ce long-métrage, produit par Netflix, qui sort le 4 décembre : un sympathique sexagénaire, incarné par Bill Murray, a prévu une grande party de Noël au Bemelmans avec ses amis, qui se retrouvent bloqués aux quatre coins de la ville par une tempête de neige. Le héros va donc passer une nuit en tête à tête avec les superbes flacons de champagne Ruinart prévus pour l’occasion.

Rendons grâce à Sofia Coppola, elle-même propriétaire d’un domaine qui produit un sparkling wine en Californie, d’avoir mis en avant ce vin français. Une chic fille. En attendant de devenir un des hauts lieux de la branchitude internationale, ce bar cosy et son personnel prévenant coulent encore des jours tranquilles. Un couple de tempes grises y côtoie une table de filles de vingt ans, des célibataires mélomanes et embrumés.

Autre adresse, autre rituel et ambiance plus bling au bar de l’hôtel Baccarat, ouvert au printemps dernier, dans la 53e rue. Ici, le vin des sacres se présente aux clients – dont beaucoup de riches Chinois qui se pavanent – dans d’immenses coupes en cristal aux pieds torsadés comme des colonnes d’églises siciliennes. Ou encore mixé à d’autres ingrédients dans d’improbables cocktails (laissons aux avant-gardistes le Mr Pink – vodka, sirop de framboise, champagne rosé).

Le temps file, sauter ensuite dans un yellow cab et direction Meatpacking : l’ancien quartier des abattoirs a laissé la place aux boutiques de mode et restaurants dans l’air du temps. À quelques dizaines de mètres du tout nouveau Whitney Museum, au dernier étage du très prisé hôtel Standard High Line, la décoration du Boom Boom est digne du Great Gatsby de Fitzgerald. Les serveuses portent tuniques et spartiates dorées, un contrebassiste fait vibrer ses cordes comme si sa vie en dépendait et cela prend aux tripes. Les derniers rayons s’acharnent sur les cuivres du bar. Ici, en début de soirée, le champagne se déguste en Spritz – avec Campari et eau de Selz -, car la couleur du cocktail s’accorde à merveille aux teintes du coucher de soleil sur la rivière Hudson. C’est beau à en pleurer. De leur côté, ce soir-là, les femmes sont plutôt habillées en cuir noir et tatouées. Une d’entre elles arbore un point d’interrogation sur l’épaule. Forcément, cela pose question. Le personnel est tellement serviable qu’un deuxième Spritz s’invite sur la table avant qu’on ait pensé à le commander. C’est la magie de New-York.

Après quelques années post-crise un peu mollassonnes, Big Apple retrouve sa fougue. Les bulles lui vont bien au teint. « New-York compte parmi les rares endroits où les gens s’autorisent à commander du champagne en dehors d’un moment de célébration« , explique Nicolas, un trentenaire français installé aux États-Unis depuis cinq ans. Dans ce pays, il est difficile de dissocier ce vin d’une fête ou d’un événement. Par exemple, il y a quelques semaines, je suis arrivé à un dîner chez des amis américains avec une bouteille de champagne fraîche à la main. Mon hôte m’a chaudement remercié en me disant : « C’est super, je la garde pour l’anniversaire de ma femme dans quinze jours ! » Mais New-York la jouisseuse échappe à la règle.

Dans le milieu de l’art contemporain, où l’on sait s’amuser, il n’est plus rare d’assister à des dîners 100% champagne. Rendez-vous à Brooklyn, au Pioneer Works, un entrepôt en brique rouge grand comme la chapelle Sixtine qui fait office d’atelier, de salle d’exposition, de studio d’enregistrement…

Ce soir d’octobre, l’artiste Dustin Yellin reçoit amis et médias à sa table, sous d’immenses lustres en cristal suspendus aux poutrelles métalliques. La costumière star Catherine Martin, par ailleurs épouse du réalisateur Baz Luhrmann, ne manque pas de rappeler l’importance qu’elle accorde au subtil breuvage. « Tout de même, les Américains ont fêté la fin de la Prohibition en faisant sauter des milliers de bouchons », s’amuse-t-elle. Kweku Mandela, le petit-fils de Nelson Mandela, acquiesce. L’auteur de best-sellers Tom Reiss surveille le rafraîchissement de son verre. Alexandra Richards, fille de Keith, bascule le sien. Dans un coin de cet atelier transformé le temps d’une soirée en salle de réception, un livre dédicacé à l’artiste Dustin Yellin trône sur son piédestal. Le titre : How To Pick Up Girls. Un élégant trentenaire raconte comment son chien gagne 5.000 dollars par demi- journée de travail en tournant dans des films publicitaires pour des chaussures de luxe. L’arrivée d’un champagne rosé millésimé va donner encore un peu plus de brillance à la nuit. Comme le résume, euphorique, cet invité : « Le reste des États-Unis est très sérieux, mais ici on sait s’amuser tout en étant peut-être un peu plus sophistiqué. »

S0urce : Figaro VIns